Facturer sans TVA : ce que change l'article 194 de la directive UE

Facturer sans TVA : ce que change l'article 194 de la directive UE

12 min de lecture

À partir du 1er juillet 2028, une entreprise non établie qui vend ou revend des biens en B2B à un client identifié à la TVA facture sans TVA : c'est ce client qui autoliquide la taxe, pas le fournisseur. Concrètement, pour ce flux, vous n'avez plus à vous immatriculer à la TVA dans le pays de vente. Cette règle est posée par l'article 194 de la directive TVA et rendue obligatoire dans les 27 États membres par la réforme TVA ViDA (Directive (UE) 2025/516). Mais attention : elle ne joue que si trois conditions sont réunies, et elle ne dispense pas de toutes vos obligations. Mal anticipée, elle peut vous coûter une immatriculation devenue inutile ou, à l'inverse, vous exposer à un rappel de TVA.

Je suis Jim, Spécialiste TVA chez Eurofiscalis. J'accompagne les sociétés françaises et internationales à sécuriser leurs opérations en Europe.

Qu'est-ce que l'autoliquidation de l'article 194 ?

L'autoliquidation de l'article 194 est le mécanisme qui transfère le paiement de la TVA du fournisseur non établi vers le client, lorsque ce client est lui-même identifié à la TVA dans le pays où l'opération est taxable. Le vendeur émet une facture sans TVA ; l'acheteur déclare la taxe due et la déduit simultanément. On parle aussi d'inversion du redevable ou de reverse charge.

Le fondement se trouve à l'article 194 de la Directive 2006/112/CE, dite directive TVA. Il vise les opérations réalisées à l'intérieur d'un État membre par un assujetti qui n'y est pas établi. La logique est simple : plutôt que d'obliger un opérateur étranger à s'immatriculer dans chaque pays où il livre, on fait porter l'obligation déclarative sur le client local, déjà connu de l'administration.

Qui devient redevable de la TVA ?

C'est le client, et lui seul, qui devient redevable de la TVA. Il inscrit la taxe due sur sa déclaration (la TVA collectée), puis la déduit dans la même déclaration s'il a un droit à déduction intégral. Le résultat est neutre en trésorerie : aucun décaissement réel, une simple écriture croisée.

Pour le fournisseur non établi, l'effet est direct. Vous facturez hors taxe. Vous ne collectez pas la TVA locale, donc vous n'avez pas à la reverser. Et surtout, pour ce flux, vous n'avez pas de déclaration de TVA à déposer dans le pays de consommation.

Biens et services concernés

L'article 194 concerne principalement les livraisons de biens réalisées en local par un fournisseur non établi, ainsi que les prestations de services qui ne relèvent pas déjà d'un autre mécanisme d'autoliquidation. C'est une nuance capitale, souvent mal comprise.

Une grande partie des prestations de services B2B intracommunautaires bascule déjà automatiquement en autoliquidation chez le preneur, en application de l'article 196 de la directive (règle générale de territorialité des services entre assujettis). Pour ces services, l'article 194 n'apporte rien de nouveau.

L'apport réel de l'article 194, et donc ce qui change vraiment avec ViDA, se situe sur deux terrains :

  • Les livraisons de biens domestiques effectuées par un opérateur non établi (par exemple, une vente depuis un stock détenu dans le pays vers un client local assujetti).
  • Les services qui échappent à la règle générale de l'article 196 (certaines prestations rattachées à un immeuble, à un événement, etc.) et qui restent taxables dans le pays.

Ce qui change au 1er juillet 2028 avec ViDA

Jusqu'à présent, l'article 194 est une simple faculté : chaque État membre décide s'il l'applique ou non. À compter du 1er juillet 2028, il devient obligatoire dans les 27 États de l'Union. La Directive (UE) 2025/516 (paquet ViDA) réécrit l'article 194 en remplaçant « les États membres peuvent prévoir » par une formulation impérative : les États membres prévoient l'autoliquidation.

Le paquet ViDA (« VAT in the Digital Age ») a été adopté le 11 mars 2025 et est entré en vigueur le 14 avril 2025. Il s'articule autour de trois piliers : la facturation électronique et la déclaration en temps réel, le traitement TVA de l'économie des plateformes, et l'enregistrement TVA unique. Le passage de l'article 194 à un régime obligatoire relève de ce troisième pilier, dont l'objectif affiché est de réduire le nombre d'immatriculations TVA multiples dans l'Union.

Les 3 conditions cumulatives

L'article 194 obligatoire ne s'applique que si trois conditions sont réunies en même temps. Il suffit qu'une seule manque pour que le mécanisme ne joue pas et que vous redeveniez, en principe, redevable de la TVA locale.

ConditionCe qu'elle signifie
1. Fournisseur non établiLe vendeur n'a pas d'établissement stable intervenant dans l'opération dans l'État où la TVA est due (art. 192 bis).
2. Fournisseur non identifiéLe vendeur n'est pas immatriculé à la TVA dans cet État pour ce flux.
3. Client identifiéL'acheteur est un assujetti identifié à la TVA dans ce même État.

La condition n°3 exclut de fait les ventes aux particuliers (B2C) : sans client assujetti identifié, pas d'autoliquidation possible. Pour le e-commerce vers les particuliers, ce sont d'autres régimes qui s'appliquent (guichet OSS, importations).

« Dois-je encore m'immatriculer à la TVA ? »

Pour le flux couvert par l'article 194 obligatoire, non : vous n'avez pas à vous immatriculer dans le pays de vente. C'est tout l'intérêt du dispositif. Si vous vendez des biens en local à des clients tous assujettis et identifiés, et que vous n'êtes pas vous-même identifié dans ce pays, la TVA est portée par vos clients.

Ne pas confondre l'article 194 (domestique) avec l'autoliquidation à l'importation

Facturer sans TVA au titre de l'article 194 (opération domestique) et autoliquider la TVA à l'importation sont deux mécanismes distincts, avec des fondements juridiques et des redevables différents. C'est la confusion la plus fréquente, et aucun contenu concurrent ne la lève clairement. Voici le comparatif.

CritèreAutoliquidation art. 194 (domestique)Autoliquidation à l'importation
OpérationVente locale de biens/services par un non-établi à un client assujettiEntrée de biens sur le territoire de l'UE depuis un pays tiers
Qui autoliquideLe client (preneur assujetti identifié)L'importateur lui-même, sur sa déclaration de TVA
Fondement (directive)Article 194 de la Directive 2006/112/CERégimes nationaux de TVA à l'importation transposant la directive
En FranceAutoliquidation domestique (transposition art. 194)ATVAI, article 1695 du CGI (autoliquidation obligatoire depuis 2022)
ObjectifÉviter au vendeur étranger de s'immatriculer localementÉviter l'avance de trésorerie de la TVA au passage en douane

Retenez la ligne de partage : l'article 194 traite une vente à l'intérieur d'un pays par un opérateur étranger ; l'autoliquidation à l'import traite le franchissement d'une frontière extérieure de l'Union. Pour approfondir le second mécanisme, consultez notre guide dédié à l'autoliquidation de la TVA à l'importation.

Garder ou fermer son numéro de TVA local : l'arbitrage à préparer dès 2027

Conserver un numéro de TVA local dans un pays peut vous exclure du bénéfice de l'article 194 obligatoire. C'est le point stratégique de la réforme, et il mérite un arbitrage anticipé, idéalement courant 2027.

Rappelez-vous la deuxième condition cumulative : le fournisseur doit être non identifié dans l'État de la vente. Si vous y détenez un numéro de TVA actif, vous êtes identifié. Or l'article 194 obligatoire vise le cas du fournisseur non identifié.

Pourquoi conserver un numéro peut vous exclure de l'article 194

L'autoliquidation devient obligatoire uniquement lorsque le fournisseur n'est pas identifié dans le pays ; s'il y est identifié, l'État membre conserve une simple faculté d'imposer ou non l'autoliquidation. Autrement dit, garder votre numéro local ne vous fait pas basculer automatiquement en « fournisseur qui collecte » : cela dépend du choix de transposition de l'État. Mais vous perdez la garantie du mécanisme obligatoire, et vous restez soumis à toutes les obligations liées à l'immatriculation (déclarations périodiques, même à zéro).

C'est pourquoi la vraie question de 2027-2028 n'est pas « dois-je fermer mon numéro ? » mais « ai-je encore besoin de ce numéro pour d'autres flux ? ».

Exclusion : le régime de la marge

Les livraisons soumises au régime de la marge (biens d'occasion, œuvres d'art, objets de collection et d'antiquité) sont expressément exclues de l'article 194 obligatoire. Si vous opérez sous ce régime, la réforme 2028 ne modifie pas votre situation : la TVA reste due selon les règles de la marge, sans transfert au client.

Facturer sans TVA et déclarer en pratique (article 194)

Quand l'article 194 s'applique, vous émettez une facture sans TVA portant une mention explicite d'autoliquidation, et c'est votre client qui porte la taxe sur sa déclaration. La mécanique documentaire est simple, mais chaque étape compte en cas de contrôle.

Mention obligatoire sur la facture et déclaration par le client

La facture doit indiquer clairement l'absence de TVA et le renvoi au mécanisme d'autoliquidation. En pratique, on porte la mention « Autoliquidation » (ou son équivalent local, « Reverse charge ») accompagnée de la référence à l'article 194 de la directive TVA ou à la disposition nationale de transposition. Le numéro de TVA du client doit figurer sur la facture.

Côté client, la démarche tient en deux temps sur une même déclaration de TVA :

  • Déclarer la TVA due sur l'achat (TVA collectée pour le compte du Trésor).
  • Déduire cette même TVA dans la limite de son droit à déduction (TVA déductible).

Comptabiliser l'autoliquidation (cas marketplace / Amazon)

Comptablement, l'autoliquidation se traduit par une double écriture : un compte de TVA collectée et un compte de TVA déductible pour le même montant, sans mouvement de trésorerie. Le résultat est neutre lorsque le droit à déduction est total.

Ce point est particulièrement sensible pour les vendeurs sur marketplaces. Un opérateur qui stocke des biens dans plusieurs pays via un programme logistique (type expédition paneuropéenne) accumule des flux hétérogènes : transferts de stock, ventes B2C, ventes B2B locales. Seules certaines de ces ventes relèveront de l'article 194 en 2028.

Obligations déclaratives : état récapitulatif dès 2028, e-reporting en 2030

Au-delà de la facture, l'article 194 s'accompagne d'obligations déclaratives qui vont se renforcer avec ViDA. Deux échéances sont à surveiller.

D'abord, les opérations concernées doivent en principe figurer dans un état récapitulatif à compter de l'entrée en vigueur du régime obligatoire, afin de permettre le recoupement entre le vendeur et l'acheteur. La forme exacte de cette obligation dépendra de la transposition nationale.

Ensuite, à compter du 1er juillet 2030, ViDA instaure la déclaration numérique en temps réel (Digital Reporting Requirements) adossée à la facturation électronique intracommunautaire, qui remplacera progressivement les états récapitulatifs pour les opérations transfrontalières. La convergence des systèmes nationaux est attendue à l'horizon 2035.

Ce que l'article 194 obligatoire ne règle pas

L'article 194 obligatoire supprime une raison de s'immatriculer, il ne les supprime pas toutes. Plusieurs situations continueront d'exiger un numéro de TVA local, y compris après le 1er juillet 2028.

Voici les cas où l'immatriculation reste nécessaire :

  • Les ventes B2C : dès qu'un client final n'est pas un assujetti identifié, l'article 194 ne s'applique pas. Selon le flux, il faut s'immatriculer localement ou recourir au guichet OSS.
  • Les importations : l'entrée de biens depuis un pays tiers relève de la TVA à l'importation, pas de l'article 194.
  • Les transferts de biens propres : déplacer votre propre stock d'un pays à l'autre reste une opération assimilée, à traiter à part. Sur ce point, ViDA prévoit un mécanisme d'immatriculation unique élargi, détaillé dans notre article sur le transfert de biens propres.
  • Les opérations sous régime de la marge, exclues du dispositif.
  • Les pays où vous conservez un numéro pour d'autres raisons, l'État gardant alors la faculté de vous laisser collecter.

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Questions fréquentes

L'article 194 est-il obligatoire dans tous les pays de l'UE ?

Pas encore. Aujourd'hui, l'article 194 est une faculté laissée à chaque État membre, appliquée de façon très hétérogène. À compter du 1er juillet 2028, la Directive (UE) 2025/516 la rend obligatoire dans les 27 États pour les fournisseurs non établis et non identifiés vendant à un client identifié.

Quelle différence entre l'article 194 et l'autoliquidation à l'import (art. 283-2 / 1695 CGI) ?

L'article 194 vise une vente domestique réalisée par un opérateur étranger : c'est le client qui autoliquide. L'autoliquidation de la TVA à l'importation vise l'entrée de biens depuis un pays tiers : c'est l'importateur qui autoliquide sur sa déclaration (en France, l'ATVAI de l'article 1695 du CGI ; l'article 283-2 désigne quant à lui le redevable). Deux mécanismes distincts à ne pas confondre.

Quelle mention porter sur la facture ?

Une facture en autoliquidation ne fait pas apparaître de TVA. Elle porte la mention « Autoliquidation » (ou « Reverse charge »), la référence à l'article 194 de la directive TVA ou à sa transposition nationale, et le numéro de TVA du client identifié. C'est ce dernier qui déclare et déduit la taxe.

Faut-il fermer son numéro de TVA local avec ViDA ?

Pas systématiquement. L'autoliquidation obligatoire suppose que vous soyez non identifié dans le pays de vente. Mais si votre numéro sert aussi à des importations, du stock ou des ventes B2C, il reste utile. Faites l'arbitrage flux par flux dès 2027.

Le représentant fiscal est-il encore utile après 2028 ?

Oui, dans de nombreux cas. Pour les entreprises hors Union européenne, le recours à un représentant fiscal reste exigé par la plupart des États dès qu'une immatriculation locale subsiste (importations, ventes B2C, stock). L'article 194 réduit le besoin d'immatriculation sur un flux, il ne supprime pas les obligations des autres.

L'article 194 est-il déjà obligatoire aujourd'hui ?

Non, pas en tant que règle harmonisée. Certains États l'appliquent déjà largement, d'autres partiellement, d'autres pas. Le caractère obligatoire à 27 n'entre en vigueur qu'au 1er juillet 2028. Pour la vue d'ensemble du calendrier, consultez notre guide de la réforme ViDA.


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À propos de l'auteur

Jimmy Sagnier

Business Développeur

Business Développeur chez Eurofiscalis, Jimmy Sagnier accompagne e-commerçants et entreprises à l'international dans la compréhension des règles de TVA européenne. Fort de son expérience terrain, il vulgarise avec pédagogie des sujets fiscaux complexes — représentation fiscale, Intrastat, OSS — pour aider les entreprises à rester conformes et sereines dans leur développement à l'étranger.